Embauche en cours

Une femme autour de la trentaine, habillée en tenue de bureaucrate standard, attend au téléphone, assise sur un siège du métro où l’on les trouve par binômes, les uns en face des autres. Une petite table est placée entre les deux, comme dans un TGV. Il y a des papiers sur la table et un porte-documents à côté d’elle d’où elle tire une feuille pendant qu’elle attend son correspondant au son de bip, bip, bip d’un appel sortant.

Mme Muller (voix automatique, de formule apprise et répétée): Bonjour, monsieur Moralès ?… Oui… Madame Muller à l’appareil, bonjour, c’est pour confirmer notre rendez-vous dans quinze minutes. Je viens de prendre le métro à La Courneuve, on pourra se retrouver à Gare de l’Est… Oui, c’est bien ça, le wagon tapissé en jaune comme je vous ai informé par mail… Oui, moi aussi, je croyais que c’était une blague, mais je vous assure que c’est bien vrai… c’est le troisième wagon à partir du début de la rame. À tout de suite, monsieur Moralès.

Sur le quai de Gare de l’Est, un garçon au visage venu d’ailleurs, brun et habillé avec un costume dans lequel il se sent mal à l’aise, et qui est un peu grand pour lui parce qu’il l’a emprunté, se prépare pour l’arrivée de la rame. Il guette, impatient, il se lève à chaque fois qu’il voit rentrer une rame. Il vérifie le chronomètre qu’il a lancé après avoir raccroché. Il n’est pas encore l’heure. Il s’assoit et constate l’ordre de ses papiers ainsi que sa coiffure. Il serre sa cravate et s’aperçoit que ladite rame jaune arrive et qu’elle est vraiment jaune. La fenêtre précise défile devant lui, il arrive à lire “CRIT Interim”. Cette information-là n’était pas marquée sur la feuille de route du courriel. Il court pour rattraper l’écart et rentre dans le wagon.

L’agent de RH, Madame Muller, surveille l’entrée des passagers pour chercher celui qui a une tête à faire de même. Elle dit doucement, en levant le bras :

Mme Muller : Monsieur Moralès!

Il avance vers l’endroit qu’il aurait fini par trouver, tellement l’emplacement de la table est inhabituel dans cet espace.

Mme Muller : Asseyez-vous, s’il vous plaît.

Alex: Merci.

Mme Muller : Je sais que vous devez vous poser des questions sur ce rendez-vous. Je vais faire court pour qu’on puisse passer à ce qui nous amène ici, si ça veut dire quelque chose quand on se déplace en permanence (rire déplacé)… Donnez-moi vos papiers, on jettera un œil après. Alors, nous avons loué un des espaces que la RATP a mis a disposition pour des entreprises qui n’ont besoin que de quelques heures par jour pour effectuer leurs activités. C’est inhabituel, mais, croyez-moi, c’est vraiment comme si on était dans le métro en tant que passager, on n’écoute pas ce que les autres disent (rire, puis reprise d’un geste normal). De toute façon, pour être sûrs de nous entendre, je vais lancer un appel vers votre téléphone.

Alex (avec un accent) : C’est pour ça que vous m’avez demandé des écouteurs ? Ça aussi, c’était un mystère.

Mme Muller (comme parlant d’un désir lointain) : Je me demande combien de temps cela va prendre aux gens pour  s’habituer à cette pratique, ça rendrait mon travail plus simple

Alex (mal à l’aise, il a besoin du travail) : Je ne voulais pas vous déranger.

Mme Muller (changeant à un geste neutre) : Ne nous arrêtons pas sur ces minuties. Préparez vos écouteurs, je vais lancer l’appel.

Alex : D’accord.

Aucun mot n’est échangé entre la recherche des écouteurs de la part d’Alex et la saisie du numéro dans le portable, côté RH. Puis, les deux prêts, l’appel monte jusqu’au satellite pour revenir à cinquante centimètres d’elle. Pendant ce temps, le silence entre les deux devient gênant, mais ils ne le brisent pas, ils dansent sa danse, au tempo des rails, danse d’algues aux oreilles bouchées.

Mme Muller : Voilà. Vous m’entendez, monsieur Moralès ?

Alex (en souriant) : Très bien.

Mme Muller : Monter le son au maximum, ça nous fera gagner un peu d’intimité.

Alex règle son téléphone et lève le visage, aussitôt fini.

Mme Muller : Alors passons à ce qui nous concerne. J’ai lu votre CV, vous avez fait plein d’études, monsieur Moralès. Pourquoi vous ne prenez que des emplois d’étudiant ? Vous pourriez être prof’ de langue ou de théâtre, de sport, ou bien de… quel était votre dernier diplôme ?

Alex : Une licence de cinéma.

Mme Muller : Voilà, pourquoi ne faites vous pas du cinéma?

Alex : J’en fais toujours, faut pas croire.

Mme Muller : Et ça ne laisse pas d’argent ?

D’un ton neutre, contenu, Alex contourne la question. Il est déjà assez humiliant de devoir passer un entretien dans le métro, comme pour parler en plus de ses motivations les plus personnelles, il a besoin du travail, mais quand même :

Alex : Votre offre m’intéresse, madame, elle est toujours disponible ? C’était marqué « offre pouvant convenir à un étudiant », et je suis étudiant.

Mme Muller (sans s’excuser, mais corrigeant la direction de l’entretien): Oui, il est toujours à pourvoir. Vous avez déjà fait de l’accueil ?

Alex : Oui, mais pas en France, mais ça ne doit pas être très compliqué.

Mme Muller : Attention, il faut se méfier, ce sont justement des préjugés comme celui-là qui peuvent vous empêcher de faire correctement votre travail. Vous avez lu la description du poste ?

Alex : Oui. Dans les gares, pendant les vacances, matin ou après-midi, huit euros quatre vingt de l’heure, journées complètes, travail en extérieur, bonne présentation et élocution, parfaite maîtrise du français, parler une langue étrangère, ponctuel. C’est moi, madame.

Mme Muller (sans pouvoir s’empêcher de sourire pendant qu’elle parle). Peut-être, mais il faut que je vous pose certaines questions. Vous nous avez fait parvenir votre candidature par quelle voie ?

Alex : Télématique.

Mme Muller : Pardon ?

Alex : Je vous l’ai fait parvenir par courriel.

Mme Muller (recule en confiance, elle n’aime pas le gens qui savent plus qu’elle et le lui font savoir) : Vous parlez très bien le français.

Alex (sans se laisser entraîner, garde le même geste souriant) : Vous aussi, Madame… et je pourrais en plus accueillir les clients en anglais et espagnol. Quand est-ce que je commence ?

Mme Muller (elle n’aime pas non plus les hommes trop sûrs d’eux-mêmes, ils lui rappellent son ex-mari et ses coups. Elle neutralise le visage comme si elle s’était formatée tel un ordi’). Je vous ai dit qu’il faut que je vous pose certaines questions.

Elle hausse la voix et un passager qui avait réussi à oublier l’étrange situation, se retourne vers eux. Alex s’aperçoit du geste et lui sourit comme si Mme Muller était sa copine et il s’excusait d’une scène intime qui n’avait pas pu être contenue plus longtemps et l’embarrassait. Son ex-copine était comme ça, chacun ramenait ces fantasmes dans le porte-documents ce jour-là.

Ils ne s’avouent pas qu’ils s’étaient rendus compte du geste déplacé de l’autre. Ils se regardent pendant deux secondes et accordent de recommencer.

Mme Muller (sans sourire mais aimablement) : Vous avez noté vos disponibilités ?

Alex : Oui, en bas du courriel.

Mme Muller  (commence par un ton professionnel et fini par un ton familier, elle a besoin de parler, elle a la gueule de bois et ne veux rien savoir concernant l’embauche de gens): Je n’ai pas imprimé le mail, j’ai juste pris votre CV et je n’ai pas pris mon ordi. Vous savez que maintenant on vend des assurances spéciales pour des postes comme le mien pour l’ordi professionnel ? On peut même, pour un coût supplémentaire, écraser les informations du disque dur à distance. C’est évidement dans les cas des entreprises dont les données sont confidentielles ou compromettantes. C’est cher parce que le risque est élevé. Mais pourquoi je vous parle de ça ?

Alex (voyant une bonne sortie à une possible chute par gêne, il remet encore l’entretien dans son contexte) : Parce que nous parlions de mes disponibilités. Je peux vous les noter sur un papier ou bien vous renvoyer le courriel, pour savoir si elles collent avec les horaires du poste.

Mme Muller : Vous êtes drôlement motivé, monsieur Moralès.

Alex (sans se retenir, tel qu’il est, naturel, celui qui ne cherche pas de sous): Oui, j’ai même mis le déguisement, celui de demandeur d’emploi.

Madame Muller lui épargne une fiche inutile, par sympathie, et passe la feuille intitulée « motivations pour le poste » vers la fin du tas qu’elle tient entre ses mains. Alex regarde par la fenêtre pendant qu’elle sort une fiche précise pour qu’il écrive ses disponibilités. Cette fiche se contraste graphiquement avec la fiche transparente des créneaux horaires à combler. Ils sont à Pont Marie. Il connaît le parcours et le temps qu’il mettait entre Gare de l’Est et là où ils sont. Il regarde l’heure affichée sur le panneau du quai. La justesse de son calcul le fait rire, la situation aussi. Il se détend, s’assoit, enfin à l’aise. Ils avancent vers Châtelet. Il est proche du cœur de la ville, c’est un terrain connu, il palpite avec et le rassure.

Mme Muller (sans le regarder dans les yeux, lui tend la fiche et continue à ranger les papiers qu’elle avait en éventail) : Remplissez cette fiche ça sera plus simple à vérifier.

Alex reçoit la feuille en silence. Il prend le stylo qu’il avait prévu pour un cas anachronique comme celui-là, où quelqu’un préférerait le faire cocher des cases au lieu de remplir la même chose à l’aide de la souri.

Ils sont à Jussieu, les arènes de Lutèce sont proches, il prend des forces, il se voit habillé en gladiateur, le torse comblé de force dévastatrice. Il ne voit pas qu’elle le regarde en pensant que, s’il n’était pas un précaire, elle sortirait bien avec lui. Elle est comme ça.

Alex : Le voilà !

Mme Muller (Elle est piégée en train de le regarder et répond d’une voix nerveuse) : Laissez-moi ça, je vais le comparer tout de suite.

Deux touristes sont intrigués par la scène et regardent sans pudeur en leur direction. La désinvolture de leur curiosité  déconcentre Mme Muller. Elle fait comme elle en a l’habitude, elle fixe droit dans les yeux le, la ou les curieux en question jusqu’à ce qu’ils baissent le regard. Elle tient la feuille transparente levée comme si elle l’essuyait.

Mme Muller : Alors, vérifions… Je vous dis que ce métier n’est pas facile, et celui pour lequel vous postulez ne l’est pas non plus. Les clients sont de plus en plus exigeants. Il faut qu’on fasse bien notre travail, sinon, c’est la porte. Je ne dis pas que vous n’êtes pas capable de faire ce que vous seriez amené à faire si… D’après ce que je vois, sauf le jeudi, le reste de la semaine semble coller pas mal avec nos besoins…

Passager vieux : C’est quoi, ça ? C’est une blague, mademoiselle ?

Mme Muller : Madame, s’il vous plaît.

Passager vieux : Comme vous voulez, mais qu’est-ce que c’est que ce théâtre?

Mme Muller : Excusez-moi, monsieur, mais je suis au milieu d’un entretien d’embauche et je ne peux pas satisfaire votre curiosité.

Passager vieux : Alors, en plus d’occuper un lieu public, vous êtes insolente. On aura tout vu, des jeunes qui méprisent les vieux parce qu’on ignore certains des derniers changements de la société et les gadgets qui vont avec. On aura tout vu.

Mme Muller : Ne faites pas attention, monsieur Moralès. Où en étions nous ?

Alex : Vous alliez me dire quand est-ce que je commencerais et quels seront mes horaires.

Mme Muller : Vous avez l’air de vouloir absolument ce travail.

Alex : Merci de me rappeler la précarité de ma situation financière. Vous l’avez certainement deviné depuis le début que c’est par besoin que je demande ce travail. On aurait pu commencer par ça, d’ailleurs, vous auriez eu le temps de sortir fumer un clope.

Mme Muller (un peu gênée) : Je ne fume pas et en plus je ne pourrais pas sortir parce que je dois aussi plier la table et enlever le panneau de CRIT-intérim.

Alex : madame Muller, je viens d’aller chez moi passer quelques jours en vacances. Je n’y étais pas retourné depuis deux ans. Je dois à chaque fois quitter mes boulots et reconstruire tout en début d’année. Je viens de commercer, et ce type de boulot est important pour cette période. On arrive à Place d’Italie. Si vous n’allez pas me donner le travail, dites-le moi maintenant, parce que, dans ce cas-là, je descends tout de suite, et vous ne me faites pas aller plus loin pour rien. Vous avez besoin de savoir quoi d’autre, vraiment ?

Mme Muller (Surprise par la réplique, elle trébuche avec ces mots, elle venait de commencer à le trouver beau) : Beh, certaines choses, comprenez-moi, je fais mon travail.

Alex (d’un ton sérieux, sans sourire) : Justement, rendez-vous le travail plus simple et donnez-moi ce travail. Vous savez en plus que ceux qui ont besoin d’un travail sont toujours moins emmerdants et plus ponctuels.

Mme Muller (S’étant ressaisie, elle essaie de prendre un ton faussement professionnel) : Je comprends ce que vous dites, mais moi aussi j’essaie de faire mon travail comme il le faut.

Alex : Alors je vous laisse réfléchir. Je descends ici. Bonne journée, madame Muller.

Elle n’a pas répondu, sa farce n’avait plus de sens, s’écroulait, trop habituée à des entretiens d’embauche où elle peux prendre son temps. Elle avait encore la fiche blanche superposée à la transparente dans les mains, seul saisissement disponible à cet instant-là.

Alex ne se retourne pas. Les portes s’ouvrent et il descend. Il a oublié de couper l’appel et garde les écouteurs à leur place. Il entend « merde » comme un écho de sa pensée. Les portes se ferment, madame Muller vérifie autour d’elle pour savoir s’il y a des regards qui la visent. C’est le cas. Elle baisse les yeux et rempli son porte-documents à toute vitesse. Elle plie la table et décolle le panneau en quadruple feuille A4. Elle ne le range pas, elle le prend d’une main et lève la table de l’autre. Elle est pressée de partir et évite de regarder autour d’elle.

Alex marche dans un tunnel. Il entend les bruits qui viennent de l’autre bout du téléphone. Elle dit trois fois « merde » et « excusez-moi » quand les portes se sont ouvertes. Il entend aussi le long bip de la porte se refermant et les rails grattant des étincelles invisibles, grinçant du feu sonore.

Alex (Ayant mal aux oreilles à cause de la rame qui partait) : Aïe !

Mme Muller : Vous êtes encore là, Monsieur Moralès ?

Alex : Et vous ?

Mme Muller (Cherchant le téléphone dans une poche sans poser ses affaires, tenant le porte-documents à l’épaule) : Oui, mais j’avais oublié de raccrocher, et vous ?

Alex : Aussi. Je ne reviens pas sur mes paroles, vous me donnez le travail ou je raccroche.

Mme Muller : Oui, monsieur Moralès, le poste est a vous. Vous voulez être chef d’équipe ?

Alex : ça paie plus ?

Mme Muller : Pas vraiment, un euro en plus.

Alex : Et beaucoup plus de travail, sans doute, non merci, puisque vous me donnez le choix, je préfère être agent d’accueil, j’ai d’autres choses à faire.

Mme Muller : J’espère que vous n’allez pas dire ça à votre chef d’équipe.

Alex : Ne vous inquiétez pas, je vous ai dit que je  fais du cinéma.

Mme Muller : Je compte sur vous pour la ponctualité et la tenue correcte.

Alex : Elle est comment cette tenue correcte ?

Mme Muller : Pantalon noir et t-shirt de la même couleur.

Alex : Parfait, la tenue de mime devrait  faire l’affaire.

Mme Muller  Peut-être, je ne sais pas.

Alex : Mais si, ou quoi, vous n’avez jamais vu un mime ? Sans les gants blancs, bien sûr. Ou vous croyez que je pourrais faire le mime et renseigner en même temps ? Les gens s’approcheraient d’autant plus.

Mme Muller : Mais les mimes ne parlent pas, en plus l’entreprise n’accepterait jamais l’idée. Bornez-vous au pantalon noir, chaussures…

Alex : Chaussures noires ?

Mme Muller : Oui, pourquoi, vous n’en avez pas ? Il me semblait bien que vous en portiez toute à l’heure.

Alex : Ce n’était pas des chaussures, mais des baskets en cuir.

Mme Muller : Elles feront l’affaire.

Alex : D’accord. Bonne journée.

Mme Muller est restée à nouveau avec des mots dans la gorge, se sentant mal à l’aise au milieu d’un courant des gens à traîner des objets encombrants. Lui, il était content, il s’est réservé le bonheur pour lui. Elle était triste et ne savait pas si elle devait faire demi-tour ou changer d’arrêt. Elle sort avec hâte et découvre que le monde est encore là et se soulage. Elle monte les escaliers, il ne pleut pas mais il fait froid. Elle pose ses affaires par terre et appelle son chef :

Mme Muller : Monsieur Brochard ? C’est Leila… J’ai conclu les trois entretiens de ce matin, c’est trois sur trois, je répète, trois sur trois… Merci, monsieur, à vous aussi, bonne journée.

 

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