Saut triangulaire de quai à quai


  • Ay, qué bonito es volar

    a las dos de la mañana.

    Volar y dejarse caer…

    « La bruja », chanson populaire mexicaine

    Il est midi et des poussières où des poussières dansent sur les rails, tourbillonnant par un départ du quai d’en face. Jean, Pierre et Le duc, comme ils se font appeler depuis qu’ils sont arrivés en France, sont assis sur les sièges d’attente au métro Louis Blanc, là où le quai est d’une seule voie. Les métros qui sont passés depuis les quart d’heure qu’ils sont dans la station les ont cru des musiciens roms en pause déjeuner. C’était presque le cas, ils venaient de manger le sandwich que la fille de Paul, père de la chaîne agroalimentaire, leur offrait depuis que Le duc a eu l’idée de lui chanter une sérénade diurne par jour.

    Jean, habillé avec un jean blanc, une veste sportive et des baskets à la mode un peu usées, jette par terre le papier qu’enveloppait le repas. Il était trop pris par la discussion pour la quitter et aller la déposer dans la poubelle. Les instruments n’étaient pas dans leur mains, ils se reposent, muets, par terre et sur les sièges, sieste d’accordéon, trombone et trompette.

    Depuis qu’ils sont arrivés en France, ils cherchent, comme ils le font dans toutes les villes dans lesquelles ils ont mis les pieds. Ils sont musiciens, mais dans le fond il guettent depuis l’enfance, depuis qu’ils sont ce qu’ils ont conscience d’être.

    C’est pour cela qu’ils laissent les instruments là où ils demeurent au lieu de les reprendre et monter dans une rame jouer « tutti frutti », toujours comme s’ils la jouaient sur la tombe de leur père, mélancoliques mais pas tragiques. Ils croyaient avoir trouvé ce qu’ils cherchaient bien qu’ils n’en étaient pas sûrs, alors :

    (En romi roumanisé)

    • Quelqu’un doit le tester.
    • C’est moi qui y vais, a proposé Jean
    • Tu veux toujours être le premier, a reproché Pierre.
    • C’est à son tour, a expliqué Le duc, c’est la règle, même si nous savons que pour le reste de choses il veut en effet être le premier.

    Le duc avait l’habitude parler de cette façon, comme grand le frère qu’il était pour Pierre, et le cousin pour Jean. Il en aurait été de même s’ils n’avaient pas été parents. Les deux autres l’auraient accepté plus ou moins naturellement, selon les circonstances.

    Aucun mot n’a été dit après. Pierre et Le duc se sont levés. Jean est resté assis pendant quelques secondes et il a murmuré des mots comme s’il priait, ce qui n’était pas exactement le cas. Il a fermé les yeux deux secondes puis il s’est mis debout, il a fait un pas en arrière en écartant ses bras l’un devant l’autre, et il se lança dans une course de quelques pas, puis, frôlant la ligne blanche de sécurité, il a rebondi, une seconde au dessus des rails avant d’atteindre l’autre quai.

    Pierre et Le duc ont prononcé le même mot lorsque Jean était en l’air. Le voyant atterrir, ils semblaient déçus, ils ont encore prononcé le même mot en choeur, un mot différent au premier, un mot de regret d’après leur grimaces et les mains sur la tête.

    • Je crois que j’ai passé à côté. C’est à toi, Pierre, pour que t’arrêtes de pleurer.
    • Ta gueule !… J’y vais.

    Lorsque Pierre prenait d’élan, quatre personnes arrivaient sur les quais : trois costard-cravate de leur côté et une dame âgée habillée en bourgeoise qui guettait le quai en arrivant et qui préférait rester loin d’eux.

    À cause du « j’y vais » de préparation, les regards l’ont suivi pendant son départ. Il a couru les trois pas qui le séparaient de la ligne blanche, il fallait qu’il saute. Pendant le vol, le même mot que la première fois a été prononcé, sauf qu’il a été accompagné d’un « regarde ! » rauque, deux respirations coupés et un cri sans paroles de la part de la dame. Dans leur corps ils ont ressenti une avalanche, une trépidation cardiaque et beaucoup de souvenirs de bords, de dangers, des morts, des peurs, la voix de leurs mères répétant sans cesse « ne t’approches pas du bord », de tous les bords vus et évités dans leurs vies.

    Le bruit des pieds frappant le béton a été le seul son, il a été suivi d’un petit silence de deux sources : par trouille animal côté non-rom ; par désespoir muet, côté musiciens. Ensuite ce sont les murmures post-trouille entre les trois hommes qui ont repris. La dame leur cria de l’autre quai:

    • Vous êtes d’accord que ce n’est pas possible, ces gitans, c’est intolérable ! Je failli avoir un arrêt cardiaque, regardez mes mains, elles tremblent.
    • Les miennes aussi, madame, a répondu l’un d’eux. Non, mais, ce n’est pas vrai ! Il y a l’autre qui se lance aussi ! Arrêtez ! Vous êtes cons !

    Le duc a décollé au moment où une classe de CP rentrait du canal Saint Martin en métro. Les cris se sont multiplié, les cries aigus des filles, les nombreux « maîtresse ! » ; et la joie des « regardez !» des copains qui aimaient les acrobaties de Rey Misterio et y voyaient une démonstration réelle.

    Cette fois-ci il n’y a pas eu de déception, il fallait continuer, ils le savaient, s’activer, les mots ne suffisaient pas de toute évidence. Les voix ont éclaté comme une ruche abattue soudainement qui se grouille à l’instinct, qui se brouille entre fuite et défense, à l’instant ; contre eux, à cause d’eux, inquiets, épuisés d’adrénaline, éclatée la bulle de la vie calme.

    Ils ont eu peur, tous, une panique de cirque, une morbide envie de trapèze, une preuve que l’on meurt on que l’on vole, que l’on saigne et que l’on pleure; qu’on veut mourir parfois, par morceaux, la mort de certains, le désir de la mort de certains, des salauds, et l’apesanteur des gens que l’on voudrait éternelles. Une première preuve, pour les enfants que ne la connaissaient pas encore et dont ils en ont entendu parler dans leur courte vie. Il ne pouvaient pas arrêter de regarder, personne.

    • Rien.
    • Triangle ?
    • Oui, Le duc, c’est le plus simple, il n’y a pas de place pour faire zigzag, il y a trop de monde. T’en penses quoi, Pierre ?
    • Je suis d’accord avec toi. T’es sûr que c’est là, Le duc ? Parce qu’on est en train de faire un bordel.
    • On a fini par trouver celui de Prague, non ?
    • Vous êtes cons, a crié la première dame arrivée, bande de voyous, allez-vous en!
    • Bande d’imbéciles ! A renforcé l’une des maîtresses qui tenait toutes les têtes que n’osaient pas bouger et qui se tenaient à son corps.

    Tout le monde a cru que c’était fini, mais au lieu de ça, toujours sur la bande blanche, ils continuaient à se mettre d’accord, devant décider qui allait faire le chat, ce qui était la partie la plus difficile.

    Ils l’on joué aux pièces, d’un centime, comme il convenait à ces situations. Les voix continuaient, ils écoutaient un mot ou deux, « fous », « gitan », « musicien ».

    • Les instruments, Jean, rappelle toi, avant de commencer, mets les instruments dans un coin.
    • Vous y mettez des couilles, hein.
    • Occupe-toi de lever le bassin à temps, un temps après notre « trois », nous ferons notre part. On l’a déjà fait, le rassure Le duc, et Pierre est le plus costaud des nous trois. Vas-y, allonge toi.

    Les passagers les plus proches restaient à une dizaine de mètres d’eux. Ceux du quai d’en face, à trois.

    • Il faut les arrêter, ils ne font que des conneries ! A lancé une fille en minijupe d’hiver et manteau en cuir.
    • Tous les tziganes sont comme ça, fous !

    Jean a saisie la phrase de l’homme en jean et polo bleu et chaussures pointues pour lui répondre tout en s’allongeant :

    • Non, monsieur, c’est vous qui êtes fou, mais je ne vous dirai pas pourquoi.

    Les voix ont cessé légèrement, certains voulaient entendre la nouvelle embrouille dans la trouille.

    • C’est moi le fou ? Vous avez entendu ? c’est moi le fou… Pourquoi vous le prenez par les bras  et les…? Non, mais. Il faut les arrêter !

    Les plaintes se sont multipliées. Personne ne s’est rappelé de tirer l’alarme. Eux non plus. Ils n’avaient pas le temps, ils avaient lancé le pari, le tout ou rien.

    Deux agents sont descendus à peine les ont-ils vu dans les écrans de leurs bureaux. Ils semblaient tranquilles et se faufilaient sur leur quai comme dans une balade d’été, mais avec un silence étrange par soleil, un silence du « hors du commun » qui ne les effrayait plus.

    • C’est maintenant ou jamais, les gars.
    • Pierre, à toi les jambes, je prends les bras.

    Les yeux des tout le monde se sont ouverts à nouveau, tout le monde soupçonnait ce qu’ils allaient faire mais ne voulais pas le croire. Certains ont fermé les yeux. Ceux qui allaient en couple, s’embrassaient. Leur comptage à haute voix et en chœur a frissonné de haut en bas leurs chairs pendant qu’il balançaient Jean.

    • Si vous n’arrêtez pas, je casse vos instruments ! A contra-attaqué le cinquantenaire pseudo-anglais et il a pris l’accordéon. Jean était déjà en l’air. Les cris se sont répétés, plus aigus, parce que plus de femmes étaient rentrées pendant les secondes précédentes. Un courant électrique a éclipsé toutes leurs pensées.

    Il avait réussi à prendre l’instrument qui a lâché un soufflement grave à cause de le saisir d’un seul côté, ainsi que par la surprise de voir Jean atterrir debout à deux mètres de lui pour allant droit en sa direction.

    • Personne ne touche à mon accordéon ! a été le prélude en français à la droite qui a mis à terre un homme qui allait au gymnase tous les jours.

    Il saignait. Jean ne l’a pas regardé, il est allé directement lever son instrument pour le mettre avec les autres sous les sièges vides.

    Un vacarme de marché a éclaté. Les agents dela RATPse sont arrêtés, mais ils n’étaient pas surpris, trouvaient-ils peut-être cela original.

    • Métro Louis Blanc, Central, nous aurons besoin de la police, a menacé à haute voix l’un d’eux.
    • On y va, Jean, reviens, mets-toi devant moi, voilà.
    • Là, Le duc ?
    • Impeccable ! On y va !
    • Mais, arrêtez-les, ils vont continuer ! A hurlé de stress une jeune fille qui venait de se faire voler son portable et était malheureuse parce que c’était son lien principale avec le monde, la pauvre.
    • Tout d’abord, calmez-vous, mademoiselle, je ne suis pas payé pour tomber sur les rails ; ça, c’est les flics. Vous n’avez qu’à fermer les yeux et mettre un casque.
    • Je n’ai plus de portable, sale con, je suis sûr que c’est un rom qui me l’a volé !
    • Ne soyez pas raciste, mademoiselle, c’est démodé, ça fait trop sarkozyste, laissez nous faire notre travail.
    • Quel con ! Fonctionnaire !
    • Qu’est-ce que t’en penses, Michel ? C’est original ça, « fonctionnaire comme insulte ». Vas te faire foutre, pouffiasse, prends le taxi.
    • À trois, le gars ! Triangle !

    Pierre a pris d’élan et a traversé les rails. Jean, à peine a-il atterri, il s’est lancé dans une course diagonale qui partait de l’endroit où Pierre avait amortit la chute, pour tracer une droite vers Le duc. Les gens se sont éloignés. Il a touché le béton près de son cousin qui prenait élan aussi pour partir droit devant.

    Ils se sont levés et ont commencé à faire un rythme à contretemps avec des accents avec les pieds. Les voix sont venues après, ils étaient chanteurs nés, leurs voix s’accordaient parfaitement de la plus grave à la plus aiguë. Personne ne comprenait. Ils gémissaient une mélodie sans parole, rituelle, et continuaient à percuter l’air en toutes directions. Il n’y avait plus de cris, à peine des murmures.

    • C’est du jamais vu, ça, dit Michel, l’heureux fonctionnaire en voie de disparition.
    • Bon, et ces flics arrivent où quoi ?
    • Non, je ne les ai pas appelés. Ils vont se calmer, les gitans ne foutent pas de bordel dans la station, on va les laisser tranquilles, ils pètent un câble, voilà tout. Mais d’habitude ils viennent manger.
    • C’est incroyable à quel point tu peux être flemmard.
    • Et toi ? voyons…

    Ils étaient les seuls à ne pas craindre ce qui venait après cette trépidation auditive, ce claquer des mains et les voix, et la mélodie, et la prise de position rythmée, comme tout acrobate, comme tout oiseau.

    Eux, ils n’avaient plus besoin de se parler. Ils savaient aussi que les personnes n’essayeraient pas de les arrêter. Ce n’était jamais arrivé. Il y régnait un murmure de concert.

    • A toi la diagonale, Pierre.
    • On y va, les gars.

    Le Duc et Jean ont fait le premier saut. Pierre est arrivé après. Les personnes qui arrivaient par les escaliers ont fini par s’asseoir, convaincus qu’ils ne partiraient pas tout de suite. Tout le monde croyait que quelqu’un avait tiré l’alarme, mais les trépidations annonçaient la proximité d’une rame.

    • L’alarme, Michel, merde, vite !
    • Merde, merde, merde, merde, alarme, alarme !
    • Madame, brisez la vitre !

    Madame l’a brisée, faisant le boulot de Michel.

    D’un côté du tunnel on a entendu les rails gémir des étincelles sous les roues. Pile à l’atterrissage, le métal s’est tu. La diagonal était faite. Les paumes se sont embrassées encore et encore, les chant ancestral parlait, demandé à être entendu, se faisait entendre, contre, pour, malgré tout le monde, malgré… malgré elle, qui n’arrivait pas à décrocher son regard de vingt ans. De lui, dans la masse d’enfants se rappelant d’un trampoline. Le sien, son vertige à elle, son vertige depuis la chute d’enfance dans une falaise, elle ne l’oubliera jamais, jamais de ses quatre-vingt ans qui ont toujours aimé les étrangers, elle même venue d’ailleurs. L’autre, celui d’un luthier qui allait rendre un violon à son propriétaire et continuait à penser qu’il aurait fait de même si l’accordéon avait été le sien.

    • Vite, encore ! Plus fort, plus fort, chantez plus fort ! menait Le duc, sa voix avait changé, elle était incontestable, longue et ancienne comme un mur vers le ciel.

    Certains ont réussi à laisser tomber la peur et sont restés avec l’incompréhension, c’était moins lourd à porter.

    Les trois ont enchaîné deux sauts, la musique diminuait, c’était physique. Au moment de l’arrivé des policiers, ils étaient au cinquième saut consécutif, ils transpiraient. Des deux escaliers au bout des quais, deux groupes de cinq bleubêtes descendaient à l’unisson.

    • C’est toi qui as appelé les flics, Michel ?
    • Non.
    • On est dans la merde.

    Avant de décoller, ils les ont aperçus sans arrêter le chant qui était devenu chœur essoufflé par l’effort, de plus en plus juste, mangeant la ligne blanche. Ils s’approchaient, ils ont sauté une septième fois, toujours le mot à la bouche au moment du départ.

    « ça y est, ils vont tomber », a pensé une jeune fille qui n’entendait pas à cause des écouteurs, mais qui était arrivée depuis le troisième saut. Elle n’avait pu bouger depuis qu’elle les a eu aux yeux. D’après son calcul, ça y était, ils n’avaient plus de forces et l’un d’eux allait laisser la peau sur les rails à cause d’un jeu, ou deux, ou les trois.

    Dix mètres, les policiers les auraient. Ils se sont regardés et, pressés, ils ont pris un élan d’un pas supplémentaire et se sont lancés sans attendre vers un dernier saut.

    Le clochard de la station a été le seul à se rendre compte qu’ils avaient changé légèrement l’angle de leur départ. Le reste du monde ne s’est rendu compte de la convergence au centre des rails de leurs inerties respectives que lorsqu’ils étaient déjà en l’air. Les cris ont repris, nombreux, désordonnés. Un « arrêtez-vous » d’un policier s’est mêlé aux voix, téléphones et pleures enfantines. Certains filmaient avec le portable, d’autres parlaient au téléphone.

    Ils se sont percutés, mais ont réussi a prendre leurs mains. Ils commençaient à tomber lorsqu’ils ont réussi, ils l’ont trouvé, ce lieu, ce lieu-dit, dit de père fils. La chute a été refusée, l’apesanteur, consentie. Par qui o par quoi ? Ils ne le savaient pas, mais la vivaient. Ils se tenaient par les mains, ils flottaient et s’allongeaient en l’air. Ils ont commencé a tourner, à chanter, a crier, à rigoler, puis à rire d’une joie infinie parce que courte. Ils flottaient au dessus de tout. Ils l’avaient trouvé, comme toujours, comme dans toutes les villes. Ni les gens ni les flics, ni la pauvreté ne pouvait les atteindre, ni la haine ni le racisme, ni l’histoire ni la tristesse, ni la faim. Ils étaient là à voler au dessus de toutela Terre, tournant sans hâte en sens libre, en dehors de la rotation naturelle.

    Il n’y a pas eu de voix, on aurait dit que le temps s’était arrêté, mais on ne le saura jamais. Ils ont lévité là, où ils étaient les maîtres, là où l’on les laissait vivre, où on les comprenait, là où ils dansaient en l’air les airs de toutes les mélodies de la terre, pores de toutes les villes. Là où au bout de trente secondes, ils pouvaient atterrir et partir en paix.

    C’était au moins le plan de départ. Ils commençaient à avoir un peu de pratique, les voyages et la famille n’y était pas pour rien, c’est pourquoi le retour sur Terre a été si léger, élégant, sobre et sûr. Ils souriaient, l’énergie étant encore là à alimenter le centre de leur front, un chatouillement semblable à une pile sur la langue selon Pierre.

    Ils ont repris leurs instruments et ont défilé entre les gens qui ne disaient toujours rien. Ils sont passés à côté des flics qui n’ont pas osé les approcher. Ils les ont laissé partir.

    On aurait dit qu’ils avaient pris avec eux toutes les voix avec l’apesanteur. Ils ont marché sans hâte, fatigués de sauter, épuisés de voler, affamés depuis des siècles. Pierre n’a pas pu s’empêcher, il ne savait pas garder des secrets et adorait se mettre en avant :

    • Vous vous êtes trompés, le cœur de la ville n’est pas aux Halles, il est là.
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