Saut triangulaire de quai à quai
- Vous êtes d’accord que ce n’est pas possible, ces gitans, c’est intolérable ! Je failli avoir un arrêt cardiaque, regardez mes mains, elles tremblent.
- Les miennes aussi, madame, a répondu l’un d’eux. Non, mais, ce n’est pas vrai ! Il y a l’autre qui se lance aussi ! Arrêtez ! Vous êtes cons !
Le duc a décollé au moment où une classe de CP rentrait du canal Saint Martin en métro. Les cris se sont multiplié, les cries aigus des filles, les nombreux « maîtresse ! » ; et la joie des « regardez !» des copains qui aimaient les acrobaties de Rey Misterio et y voyaient une démonstration réelle.
Cette fois-ci il n’y a pas eu de déception, il fallait continuer, ils le savaient, s’activer, les mots ne suffisaient pas de toute évidence. Les voix ont éclaté comme une ruche abattue soudainement qui se grouille à l’instinct, qui se brouille entre fuite et défense, à l’instant ; contre eux, à cause d’eux, inquiets, épuisés d’adrénaline, éclatée la bulle de la vie calme.
Ils ont eu peur, tous, une panique de cirque, une morbide envie de trapèze, une preuve que l’on meurt on que l’on vole, que l’on saigne et que l’on pleure; qu’on veut mourir parfois, par morceaux, la mort de certains, le désir de la mort de certains, des salauds, et l’apesanteur des gens que l’on voudrait éternelles. Une première preuve, pour les enfants que ne la connaissaient pas encore et dont ils en ont entendu parler dans leur courte vie. Il ne pouvaient pas arrêter de regarder, personne.
- Rien.
- Triangle ?
- Oui, Le duc, c’est le plus simple, il n’y a pas de place pour faire zigzag, il y a trop de monde. T’en penses quoi, Pierre ?
- Je suis d’accord avec toi. T’es sûr que c’est là, Le duc ? Parce qu’on est en train de faire un bordel.
- On a fini par trouver celui de Prague, non ?
- Vous êtes cons, a crié la première dame arrivée, bande de voyous, allez-vous en!
- Bande d’imbéciles ! A renforcé l’une des maîtresses qui tenait toutes les têtes que n’osaient pas bouger et qui se tenaient à son corps.
Tout le monde a cru que c’était fini, mais au lieu de ça, toujours sur la bande blanche, ils continuaient à se mettre d’accord, devant décider qui allait faire le chat, ce qui était la partie la plus difficile.
Ils l’on joué aux pièces, d’un centime, comme il convenait à ces situations. Les voix continuaient, ils écoutaient un mot ou deux, « fous », « gitan », « musicien ».
- Les instruments, Jean, rappelle toi, avant de commencer, mets les instruments dans un coin.
- Vous y mettez des couilles, hein.
- Occupe-toi de lever le bassin à temps, un temps après notre « trois », nous ferons notre part. On l’a déjà fait, le rassure Le duc, et Pierre est le plus costaud des nous trois. Vas-y, allonge toi.
Les passagers les plus proches restaient à une dizaine de mètres d’eux. Ceux du quai d’en face, à trois.
- Il faut les arrêter, ils ne font que des conneries ! A lancé une fille en minijupe d’hiver et manteau en cuir.
- Tous les tziganes sont comme ça, fous !
Jean a saisie la phrase de l’homme en jean et polo bleu et chaussures pointues pour lui répondre tout en s’allongeant :
- Non, monsieur, c’est vous qui êtes fou, mais je ne vous dirai pas pourquoi.
Les voix ont cessé légèrement, certains voulaient entendre la nouvelle embrouille dans la trouille.
- C’est moi le fou ? Vous avez entendu ? c’est moi le fou… Pourquoi vous le prenez par les bras et les…? Non, mais. Il faut les arrêter !
Les plaintes se sont multipliées. Personne ne s’est rappelé de tirer l’alarme. Eux non plus. Ils n’avaient pas le temps, ils avaient lancé le pari, le tout ou rien.
Deux agents sont descendus à peine les ont-ils vu dans les écrans de leurs bureaux. Ils semblaient tranquilles et se faufilaient sur leur quai comme dans une balade d’été, mais avec un silence étrange par soleil, un silence du « hors du commun » qui ne les effrayait plus.
- C’est maintenant ou jamais, les gars.
- Pierre, à toi les jambes, je prends les bras.
Les yeux des tout le monde se sont ouverts à nouveau, tout le monde soupçonnait ce qu’ils allaient faire mais ne voulais pas le croire. Certains ont fermé les yeux. Ceux qui allaient en couple, s’embrassaient. Leur comptage à haute voix et en chœur a frissonné de haut en bas leurs chairs pendant qu’il balançaient Jean.
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